Sur les traces de l’immigration italienne

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Sur les traces de l’immigration italienne : un terrain d’échanges entre spectacle vivant et recherche ethnomusicologique ?
ANNA ANDREOTTI

En 2010, j’ai commencé à collecter des témoignages auprès d’immigrés italiens de Montreuil, dans le but de monter un spectacle musical. J’ai commencé par chercher des informations sur l’histoire de mon quartier et de ma maison, construite par un immigré italien. Et puis d’une personne à l’autre, je suis rentrée dans le cœur d’une ville et dans l’âme d’une communauté. En tant que chanteuse, metteur en scène et comédienne, je n’étais pas du tout partie pour faire un travail « scientifique ». J’avais étudié l’anthropologie dans mon cursus universitaire en Italie et « sur la route française », j’ai eu la chance de rencontrer à l’Université de Paris 8, Giovanna Marini : Compositeur, interprète et ethnomusicologue italienne. Elle y donnait un magnifique cours d’anthropologie appliquée sur les modes du chant paysan. Je l’ai suivie bien au-delà de mes études et je continue à me former dés que je peux auprès d’elle à l’école de Testaccio à Rome. C’est sûrement cette rencontre qui m’a donnée l’énergie et l’envie de me lancer dans ce travail à la lisière du spectacle vivant et de la recherche.

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Mon objectif initial était de monter un spectacle, en partant du questionnement suivant : « Comment le processus de l’immigration par les générations précédentes a-t-il été vécu et quel parallèle peut-on tracer avec aujourd’hui ? ». C’est donc un point de vue artistique et politique qui m’a guidée dans mes premiers entretiens. Le choix de la communauté italienne était une évidence, je me sentais plus forte et capable de la comprendre puisque c’était la mienne ! Mais ce dont je n’avais pas tenu compte, c’était de mon propre vécu, celui d’immigrée. Dés la première interview, je me suis rendu compte que mon petit questionnaire volait en éclat : l’impact émotionnel était très fort et la présumée neutralité que je m’étais ciselée dans ma tête ne me servait plus à rien. L’empathie qui se créait avec les témoins arrivait aussi à justifier aux yeux de ces derniers mon manque d’informations, historiques principalement. Cela a parfois causé des reproches qui ont été l’heureuse occasion de collectage de nouvelles histoires. Mon engagement émotionnel a toujours déclenché l’afflux d’autres histoires, sans jamais créer de fermeture, mais toujours une ouverture ultérieure !!!! On est donc passé de l’histoire à la confidence. Pourquoi ? Cette empathie qui était sûrement mon point faible du point de vue d’une recherche anthropologique, scientifique devenait aussi et surtout mon point fort. C’est grâce à mon propre vécu d’immigrée que je suis arrivée à briser les réticences. J’ai progressivement réussi à établir avec les témoins un véritable rapport d’intimité, voire d’amitié. Souvent, à la faveur de mon âge proche de celui de leurs enfants, j’ai joué le rôle de cette oreille qui voulait bien écouter. Un rôle de passeur qui brisait même la honte de parler de certains vécus plus difficiles.

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C’est d’abord l’histoire de leur départ et de leur installation en France qui m’a intéressée, le recueil des chants est arrivé dans un second temps. Au début, je n’ai pas trop insisté sur la collecte des chants : un indice, quelques mots à peine fredonnés suffisaient pour que je retrouve les chants dans des disques. La surprise est venue au moment des premières représentations publiques de ces témoignages personnels. Les mots « immigration italienne » attiraient un public attentif et nombreux, peu habitué à l’espace théâtral, mais en quête des traces de son histoire. A la fin de la présentation, des spectateurs m’ont dit : « mais moi aussi, je connais d’autres chants ! ».

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C’est à partir de là que ce voyage théâtral est devenu en même temps une recherche ethnomusicologique. Depuis 2010, on sillonne l’Italie et ses villages au travers des paroles et des chants des habitants de communautés d’immigrés vivant dans d’autres quartiers et d’autres villages de France. De Montreuil à la pointe du Givet, de Dijon à Sète, plus de 60 chants provenant de Lombardie, Piemont, Vénétie, Ligurie, Toscane, Emilia Romagna, Tentino alto Adige, Valle d’Aosta, Pouilles, Campanie, Abruzzes, Molise, Calabre, Latium ont ainsi été recueillis et sortis de l’oubli…
Autour de ces chants, un groupe de chanteurs s’est formé. Assoiffée de retrouver des sonorités perdues, je leur ai transmis les chants. Ils sont pour la plupart enfants et petits-enfants d’immigrés italiens provenant des villages, des hameaux, des fermes désertés par la misère et la violence de l’industrialisation qui a défiguré les campagnes et les montagnes italiennes de l’après guerre. Mais aussi enfants et petits-enfants d’anarchistes, de socialistes et communistes qui ont fui le régime mussolinien, ou enfants de pêcheurs italiens partis chercher du pain en Algérie et échoués à Marseille ou à Sète en 62…

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Une géographie sonore se dessine, une géographie qui nous rappelle bien sûr l’histoire italienne mais aussi française. La France en quête de main-d’œuvre après la première guerre, vidée de bras pour travailler la terre, chauffer les hauts fourneaux, reconstruire. La France laïque, terre d’accueil de réfugiés politiques. La France qui accueille ces citoyens italiens, désormais français, provenant d’Algérie ou des colonies…
Oui, une géographie et une histoire sonore qui enrichissent et motivent de l’intérieur, du fort intérieur, ce Cœur qui est le Chœur de l’Émigration et qui enracine le chant au sens même du projet. Un Chœur miroir de celui des témoins. Mais aussi un chœur de Français en quête de réponses à leurs propres existences et en questionnement actif et militant sur la situation actuelle des flux migratoires en Europe.
Voici que l’idée primaire qui avait animé le projet, parler d’immigration italienne pour pouvoir, avec le filtre du passé parler de la situation actuelle, se retrouve au cœur du projet.

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L’équipe artistique qui m’a suivie depuis le début est entièrement italienne, de ces italiens émigrés culturels d’une époque entre la fin des années 80 et début 2000. Simone Olivi et Margherita Trefoloni ont participé depuis 2010 à toutes les étapes du travail et nous avons élaboré ensemble une véritable méthode de travail qui a abouti à la création des stations/spectacles.
Le mot Station fait référence au Chemin de croix et à l’idée de voyage. Une Station est une sorte de spectacle-journal du projet, un moment pour raconter au public des extraits de ce voyage humain, anthropologique et musical. Le Chœur et comédiens réunis partagent les vécus des témoins face au public. Pour respecter le plus possible cette parole délivrée avec confiance par le témoin, nous avons tous les trois participé aux interviews, aux déruschages (long travail de transcription exacte du témoignage, fondamentale pour la compréhension) et contribué au découpage des textes/témoignages ainsi qu’à l’écriture, la mise en scène, au travail d’apprentissage et de transmission avec le Chœur, la technique, l’administration… D’autres personnes ont parfois rejoint l’équipe pour l’enrichir et porter d’autres paroles de témoins dans les spectacles. René Baratta réalisateur travail sur un projet de film autour de notre travail; mais c’est essentiellement et fondamentalement à trois que se construit et se développe ce projet depuis janvier 2010.
Les choix qui ont animé les différentes stations sont liés à des thématiques (le travail, le rôle des femmes, les paysages, le voyage, l’intégration, le passage des langues, les cultures….) ou encore à des communautés ou des lieux (les Frioulans, les italiens de Dijon, de Charleville).

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Depuis octobre 2015 et jusqu’au mois de mars 2017, nous sommes en résidence au Musée National de l’Histoire de l’immigration à Paris. Cette année sera une année dense. Un projet avec le Musée même est en train de se mettre en place pour l’exposition sur l’immigration italienne qui ouvrira ses portes en mars 2017. Nous participerons à un projet pédagogique en collaboration avec la Philharmonie de Paris et une classe de 3ème. Nous espérons finaliser la 10ème station du projet dédiée à l’émigration politique et commencer à enregistrer les chants travaillés par le Chœur !

          Quand je suis arrivée à Montreuil, le destin a fait que je suis allée habiter dans une maison qui avait    appartenu à des italiens : Les Corchia. Mme Corchia s’était mariée avec un autre italien, M. Bechetti. J’ai ainsi retrouvé dans la maison des morceaux de vie qui faisaient partie de moi, que je partageais : la façon de poser le carrelage au mur, le four à bois pour faire cuire le pain et la pizza, des traces de vie prolétaire ; on voyait bien que l’architecte, le jardinier et le maçon étaient la même personne, c’est-à-dire le propriétaire.

          Pendant dix ans de vie à Montreuil, et bientôt trente en France, j’ai rencontré beaucoup d’Italiens de première, deuxième et troisième génération, tous heureux de pouvoir parler, échanger, parfois seulement des bribes de dialecte que je ne comprenais pas…

          Bien des vies ont changé, dans la façon de penser, d’agir, de voir le quotidien. Les vies de ceux qui ont immigré, mais aussi de ceux qui ont accueilli sur leur territoire cette “invasion silencieuse” : « Nous, on se faisait petits » comme m’a dit une pépiniériste montreuilloise, ou comme j’ai entendu dire l’autre jour à un apéro : « Dans ma rue, on était tous italiens et les deux derniers pavillons, on les appelait “i francesi” »

         Ce qui est sûr, c’est que ces années sont les dernières où ces traces peuvent encore être déchiffrées, beaucoup resteront inconscientes, non-dites et jamais transmises. Le matériau humain, temporaire par essence, nous confronte à la fragilité de notre « passage sur terre », à l’inexorable horloge humaine qui nous limite dans le temps et dans l’interaction avec les autres. De cette fragilité naît l’émotion. »

Sur les traces de l’immigration italienne

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